« La ténèbre descend, trop de ténèbre pour y voir, et je me sens frapper à la porte du ciel.» Dylan
Lettre de Liaison 144
1er mars 2026
Contre la gendarmerie planétaire
On se souvient de Claude Lanzmann, né en 1925. Entré dans les maquis d’Auvergne à dix-huit ans, membre des FFI d’Auvergne en 1944, pour empêcher ou retarder la remontée de troupes allemandes vers la Normandie. Frère du parolier Jacques Lanzmann, ami de Michel Tournier, amant de Simone de Beauvoir, il lui succède à la direction des Temps Modernes à son décès en 1986. On garde de lui surtout son inscription au registre de la Mémoire du monde de l’UNESCO, pour sa longue enquête sur les conditions exactes du transport et de l’extermination des Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. Une enquête de sept ans, de 1974 à 1981, 350 heures filmées d’entretiens avec les acteurs historiques et les témoins, synthétisées en dix heures du film Shoah, sorti en 1985.
Paradoxe, de rendre ce bref hommage au principal architecte de la mémoire de l’holocauste des Juifs, si peu de temps après l’interminable guerre d’annihilation des Palestiniens de Gaza ? Lanzmann est mort en 2018. Comment aurait-il réagi à la dévastation de Gaza, de la fin 2023 à 2025 ? Sa voix nous a manqué alors.
Ce que l’on sait, c’est son opposition radicale à ce qu’il a défini comme « la gendarmerie planétaire », en avril 2011, durant les bombardements français et « alliés », anglo-américains, sur la Libye. « J’ai toujours été hostile à ce type d’intervention de la gendarmerie planétaire ».
Dès 1991, il prenait position contre la guerre du Golfe. En 2003, il dénonçait la fabrication du mythe d’ « armes de destruction massive » en Irak, et s’opposait à cette nouvelle guerre de marque impériale.
« En 1991 et 2003, quand les missiles Tomahawk s’abattaient sur Bagdad, j’étais – et c’est l’absolue vérité – déjà viscéralement révulsé par ce spectacle diffusé en boucle sur les télévisions du monde entier. De même, j’ai très mal vécu le bombardement de Belgrade et ceux du Kosovo [1999]. »
« Ce que je n’ai pu supporter, c’est l’hypocrisie du langage, la litote, ce terme de ‘frappe’ répété à l’envi. La ‘frappe’, c’est la fessée, donc l’infantilisation de la politique. »
« Nous sommes en présence d’une technologie kamikaze, mais dans le camp des frappeurs ne périt que la ferraille. (…) C’est surtout la légèreté avec laquelle on prend son parti des dévastations et des changements extrêmes entraînés par la guerre, qu’elle soit nommée ou innommée, qui m’apparaît scandaleuse. » 23 avril 2011, Marianne
Nous n’avons besoin de personne pour nous sentir horrifiés par la folie dévastatrice du « Complexe Militaro-Industriel » (Eisenhower, janvier 1961). Ce qui nous manque, trop souvent, c’est une généalogie de tout ce chaos : 1991… 1999… 2003… 2011…2026…
De Bagdad à Belgrade, et Bagdad encore, puis Tripoli, Damas, maintenant Téhéran…
Chercher à comprendre ?
Winston commença à lire :
« La division du monde en trois grand Etats principaux… l’Eurasie, l’Océanie, et l’Estasie…
Groupés d’une façon ou d’une autre, ces trois super-Etats sont en guerre d’une façon permanente depuis vingt-cinq ans. La guerre, cependant, n’est plus la lutte désespérée jusqu’à l’anéantissement, comme dans les premières décennies du vingtième siècle. C’est une lutte dont les objectifs sont limités, entre combattants incapables de se détruire l’un l’autre, qui […] ne sont divisés par aucune différence idéologique véritable. Cela ne veut pas dire que la conduite de la guerre […] soit moins sanguinaire…
Au contraire, l’hystérie guerrière est continue et universelle dans tous les pays, et le viol, le pillage, le meurtre d’enfants, la mise en esclavage des populations […] sont considérés comme normaux.
Pour comprendre la nature de la présente guerre, car en dépit des regroupements qui se succèdent à peu d’intervalle, c’est toujours la même guerre, on doit d’abord se rendre compte qu’il est impossible qu’elle soit décisive. Aucun des trois super-Etats ne pourrait être définitivement conquis, même par les deux autres réunis.
[…] Les habitants de ces pays […] sont employés, comme une quantité donnée de charbon ou d’huile, à produire plus d’armes, à s’emparer de plus de territoires et à posséder une plus grande puissance de main-d’œuvre pour produire plus d’armes, […] et ainsi de suite indéfiniment.
L’objectif de toute guerre déclenchée, c’est toujours d’être en meilleure position pour livrer une autre guerre. […] Le but primordial de la guerre moderne […étant] de consommer entièrement les produits de la machine sans élever le niveau de vie. »
On saute quelques pages.
« La recherche de nouvelles armes se poursuit sans cesse.[…] et aucun des trois super-Etats ne gagne jamais sur les autres un avantage significatif. […] Aucun des trois super-Etats ne tente jamais de manoeuvre qui implique le risque d’une défaite sérieuse. »
« On ne permet pas au citoyen d’Océanie de savoir quoi que ce soit des codes des deux autres philosophies, mais on lui enseigne à les exécrer et à les considérer comme des outrages barbares en termes de morale et de sens commun. En vérité, les trois philosophies se distinguent à peine l’une de l’autre, et les systèmes sociaux qu’elles supportent ne se distinguent pas du tout les uns des autres.
Il y a partout la même structure pyramidale, le même culte d’un dirigeant semi-divin, le même système économique existant par et pour une guerre continuelle. »
« Comme d’habitude, les groupes dirigeants des trois puissances […] savent aussi qu’il est nécessaire que la guerre continue indéfiniment et sans victoire. »
« Coupé de tout contact avec le monde extérieur et avec le passé, le citoyen d’Océanie est comme un homme des espaces interstellaires qui n’a aucun moyen de savoir dans quelle direction est le haut et où peut être le bas. Les dirigeants d’un tel Etat sont absolus, plus que n’ont pu l’être les Pharaons ou les Césars.
[…] La guerre, quoi qu’irréelle n’est pas dépourvue de sens. Elle dévore le surplus des produits de consommation, et elle aide à préserver l’atmosphère mentale spéciale dont a besoin une société complètement hiérarchisée.
Comme on va le voir, la guerre est une affaire désormais purement intérieure.
[…] La guerre est menée par chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets et son objectif n’est pas de faire ou d’empêcher des conquêtes de territoires, mais de maintenir intacte la structure de la société. »
Refermer le livre, écrit au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, par le plus critique des observateurs britanniques, George Orwell, qui était parti en Espagne dès la fin 1936, pour « mettre les pieds dans le plat espagnol »…
Ces trois super-Etats… L’Océanie ? Mais voyons, les pays de l’OTAN, Traité de l’Atlantique Nord, et leurs associés…
L’Eurasie ? Ce serait la Russie, et ses alliés économiques, de l’Iran à l’Inde ?
L’Estasie ? La Chine, bien sûr, et ses partenaires, d’Asie en Afrique…
Alors oui, bien sûr, avant-hier « Saddam », et puis « Milosevic », hier « Gaddafi », et puis « Assad », « Poutine », et maintenant « Khamenei »… Demain : ?
Coupé de tout contact avec le monde extérieur, le citoyen d’Océanie ?
Voire. Nous avons tous accès, assez librement, à internet, aux bibliothèques, et à l’encyclopédie universelle en ligne, gratuite, consultable en tous points du monde, Wikipedia. L’information crédible, la compréhension rapide, sont là, à notre portée immédiate, constante. Il n’est que de chercher un peu. Sapere aude… Oser savoir…
L’essentiel n’est-il pas, toujours, de comprendre, à temps, d’y voir clair ?
Tous ces articles, d’Israël, de Jordanie, du Liban, d’Arabie Saoudite, d’Iran, d’Angleterre, des Etats-Unis, de Chine, sont en anglais. 95% de nos visiteurs sont de langue anglaise. 5% seulement de langue française. Si nous avions plus de demande, nous ajouterions des références francophones, du Monde, BFMTV, etc.
« La terre est tellement belle vue d’en haut, sans aucune ligne ni frontières ! » Sophie Adenot
Station Spatiale Internationale
13 février 2026
Lettre de Liaison 143
15 février 2026
Ce 13 février 2026, depuis Cap Canaveral en Floride, quatre cosmonautes rejoignent la Station Spatiale Internationale, deux Américains, un Russe, et une Française émerveillée. Ils forment l’Equipage 12 de la Mission 75, de pleine coopération scientifique, qui comprend six cosmonautes américains, six russes, un canadien, et une française, de février 2026 à 2027.
Pendant ce temps, en Ukraine, on compte jusqu’à un million deux cent mille morts, blessés, et disparus russes, six cent mille ukrainiens, et près d’une centaine de combattants américains tués en trois ans. Vingt-sept des trente-et un chars Abrams américains fournis à Kiev ont été détruits ou capturés par les Russes. Cherchez l’erreur.
Nouvelles de notre sitewww.peacelines.org: en janvier nous avions 75% de visiteurs d’Asie (Chine, Singapour) ; 12% des Etats-Unis (des prix Nobel) ; 2,3% seulement de France ; 2% d’Allemagne et de Pologne. On en est à 80% en février ; moins de 10% pour les Américains ; à peine plus de 2% pour la France ; 1,5% pour l’Allemagne, la Suède, la Pologne.
535 visiteurs en un mois, dont 51 Américains, mais 12 Français seulement… Cherchez l’erreur.
Comment fonctionne le site ? Centré sur la charnière des continents, et son thermostat Israël-Palestine, c’est un refuge dans le gros temps, et une mine profonde d’infos sur la situation au Proche-Orient – la section Media recueille chaque jour les articles les plus éclairants, en provenance d’Israël, de Jordanie, d’Arabie Saoudite, d’Egypte, d’Iran, d’Angleterre, des Etats-Unis, des Nations Unies (UN News)… d’où son succès croissant auprès des visiteurs anglophones d’Asie, d’Europe, et des Amériques (USA, Canada, Argentine, Mexique).
On y trouve nos Lettres de Liaison, en anglais et en français, de janvier 2023 à maintenant, ainsi que la section Textes & Références : 100 Voix pour la Paix (de Hannah Arendt, Bernard Benson, Camus, Gandhi, Giono… à Thich Nhat Hanh, Tolstoï, Desmond Tutu, Wim Wenders) ; et une sélection spécifique de manuels de réflexion en ce sens (d’Aristote, Confucius, Descartes, Kant… à Lao Tseu, Amos Oz, Plutarque, Thoreau…).
Des Chroniques aussi, davantage alimentées en anglais qu’en français, tant que nous n’avons pas davantage de visiteurs francophones.
Nous ne suivons pas que le Proche-Orient. Ce qui se passe dans le lointain n’a pas forcément priorité sur ce qui se passe à nos portes. Cf l’article 4 de notre Manifeste de 2001.
4. Le principe d’unité, et d’équivalence des souffrances.
Ce qui se passe au loin n’a pas nécessairement priorité sur ce qui se passe entre nos murs. Ici comme là-bas, l’horreur au quotidien, les feux rampants du jugement et de l’exclusion. Nous n’oublions pas que « c’est la somme infinie de tous nos manquements, si infimes soient-ils, qui rend possibles les grandes catastrophes ». Les conflits qui s’enveniment autour de nous nous empoisonnent trop la vie pour qu’on les laisse durer. Ne serait-ce qu’un jour. Comment faire la paix au loin, si nous ne sommes pas en paix entre nous, au plus près ?
Au fond de tout conflit, de toute bataille, une dualité troublante, exclusive, du côté d’une morale, du Bien, du Mal, ou d’une opposition entre des forces associatives, de vie, et d’autres, plus pernicieuses ou brutales, de décomposition, de mort.
Une amie de Normandie nous a laissé cette supplique comme dernier message, naguère :
« Je sais bien que tu as raison : il faut donner.
Mais pourquoi exclure nos proches ? Je ne comprends pas.
Pourquoi attendre qu’il soit trop tard ? »
Qu’il y ait plus de bonheur à donner qu’à recevoir demande réflexion. Mais pourquoi polariser en termes d’exclusion ? Qui parle d’exclure qui que ce soit ?
Ce que nous apprend l’expérience de terrain, de Jérusalem, Naplouse, Gaza, à Strasbourg, Montmirail, Minneapolis… est que le matériau humain, le facteur humain, si vous préférez, est bien le même. Avec l’accélération omniprésente du facteur non-humain : l’extension galopante de l’intelligence artificielle.
De toutes parts, nos sociétés se déshumanisent, les rapports humains se dégradent insidieusement chaque jour un peu plus, sur le long terme.
Nous vivons toujourstrop vite. L’excès de vitesse nous piège, et pas que sur les routes. Avec conséquences en chaîne : stress, burn-out, insomnies, accidents, hypertension, problèmes cardiovasculaires, confusions en série, manque de recul, de lucidité, erreurs d’évaluation…
Retenons la jolie formule d’Isabelle Adjani dans son manifeste pour le Printemps des Poètes 2026 : « Décélérer pour ne pas décérébrer ».
Slow down ! Langsam ! Ralentissez !
Prenez du champ, de la hauteur, de l’altitude.
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Le facteur humain est bien le même, où que l’on se tourne.
Les hommes qui construisent des miradors de béton sur des terres palestiniennes, expropriées d’une façon ou d’une autre, sont les mêmes que ceux qui projettent des parcs éoliens aux machines de 150 m, de 180 m de haut, dans l’espace commun, sans aucune consultation préalable.
Dans le regard des uns comme des autres, ce qui les motive c’est l’appât du gain, le profit personnel qu’ils en escomptent. On y lit la même agressivité, la même fausseté fondamentale, le même réflexe prédateur, le mépris viscéral des autres, l »arrogant dédain du droit, qu’il soit national ou international.
Creusez un peu plus, et vous trouverez une forme pathologique d’autisme subconscient, de xénophobie essentielle : l’Autre, s’il n’est pas de mon camp, de mon système de valeurs, n’existe pas. Soit la négation « pure et simple » de l’altérité, de la différence, l’écrasement dans l’oeuf de tout dialogue possible. Dans cet esprit, la force brute, le pouvoir, priment toute loi, tous pourparlers.
Il y a un homme, écrivain, philosophe, linguiste, commentateur politique, qui a formulé les paramètres, après PierPaolo Pasolini dans les années 70, de ce qu’il désigne comme une forme universelle de fascisme – l’Ur-Fascisme.
Vous l’aurez reconnu, c’est cet autre Italien, Umberto Eco. En 1995, vingt ans après Les Ecrits Corsaires de Pasolini.
A l’occasion du cinquantième anniversaire de la libération de l’Europe, Umberto Eco, à New York, a identifié quatorze caractéristiques How to Spot a Fascist – Comment reconnaître un fasciste.
Puisque nous sommes en 2026, courte plongée dans l’histoire : voici juste un siècle, en 1926, l’Italie basculait dans la dictature, Mussolini imposait le parti fasciste comme parti unique d’Etat, et se mettait à gouverner par décrets-lois. « Le fascisme, » déclarait-il « est l’antithèse nette, catégorique, décidée du monde démocratique tout entier. » Hitler, lui, prenait la main sur le Parti National Socialiste des Travailleurs Allemands, et Goebbels le rejoignait, lors de son second congrès – au cours duquel fut adopté le salut nazi du bras tendu. Autant pour le fascisme historique du siècle passé.
Alors, la matrice d’un fascisme structurel au vingt et unième siècle, selon Eco, de cet « Ur-fascisme » matriciel, universel ?
Parmi ses quatorze traits distinctifs, nous pouvons déjà en retenir sept essentiels, en ce qu’ils ont d’immédiat, et d’actuel, dans notre environnement :
Pour l’Ur-fascisme, le désaccord est trahison. Il ne peut accepter la critique.
Il cherche le consensus en exploitant et en exacerbant la peur naturelle de la différence. Le premier appel d’un mouvement fasciste […] est lancé contre les intrus. L’Ur-fasciste est donc raciste par définition.
L’Ur-fascisme naît de la frustration individuelle ou sociale. [d’où] l’appel aux classes moyennes frustrées, défavorisées par une crise économique […] épouvantées par la pression de groupes sociaux inférieurs.
Quant à ceux qui n’ont aucune identité sociale, l’Ur-fascisme leur dit qu’ils jouissent d’un unique privilège – le plus commun de tous : être né dans le même pays. La source du nationalisme est là.
Pour [lui], il n’y a pas de lutte pour la vie, mais plutôt une vie pour la lutte. Le pacifisme est alors une collusion avec l’ennemi ; le pacifisme est mauvais car la vie est une guerre permanente.
Au cours de l’histoire, tous les élitismes aristocratiques et militaristes ont impliqué le mépris pour les faibles.
Puisque la guerre permanente et l’héroïsme sont des jeux difficiles à jouer, l’Ur-fasciste transfère sa volonté de puissance sur des questions sexuelles. Là est l’origine du machisme.
On a toujours besoin de relire. Et relire, rephraser, reformuler, jusqu’à une clarté parfaite. Voyez ceux autour de vous qui n’acceptent aucune critique, aucune remise en cause… qui ont peur de tout ce qui leur est étranger, différent… déstabilisés par une crise économique, effrayés par la pression de groupes perçus comme inférieurs… ceux qui se réclament frileusement d’un même terroir, d’un même territoire… pour qui toute pratique, recherche de paix est déraison, trahison, qui vivent sur le mode de la guerre permanente, qui affichent un mépris non déguisé pour tous ceux qu’ils sentent en position de faiblesse, et qui se comportent en machistes ordinaires – vulgarité sexiste, mépris des femmes, des « gonzesses »…
Une typologie qui laisse à penser, début 2026, de Jérusalem à Montmirail, Minneapolis…
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Palestine ou Israël, Champagne, Lorraine, Rhénanie ou Minnesota, le matériau humain est le même, les passions de l’âme, les rapports de force sont comparables.
Plutôt que les sept péchés capitaux traditionnels, il faudrait déplacer, renommer les lignes de failles, de défaillances. Situer : l’agressivité, l’exclusion, la bêtise et la peur, l’idiotie des a priori, la surdité volontaire, la lâcheté, la fausseté, la résignation, l’amertume, les abus de pouvoir, l’égocentrisme, l’indifférence, l’arrogance, le défaitisme…
Alors, ce que nous pouvons ? Prendre notre part solidaire, simplement.
Dans un mois, en France, des millions d’électeurs vont prendre leurs responsabilités, pour élire de nouveaux conseils municipaux en accord avec leurs besoins, leurs espérances. Deux des membres du Comité des Messageries se sont engagés dans cette bataille municipale, sur le territoire de notre siège social.
Comme dit justement Marjorie, « Oui je vote, sinon il ne faut pas se plaindre après. »
Ce sont des engagements, associatif, démocratique, qui sont complémentaires, se renforcent l’un l’autre. Péguy écrivait, en 1905 : « Ils finiront peut-être par s’apercevoir que ce n’est point en Pologne [2026 en Ukraine] que nous aurons à défendre les libertés polonaises [ukrainiennes], et toutes les libertés de tout le monde, mais tout simplement, si je puis dire, sur les bords de la Meuse [de la Seine, du Rhin, du Morin…]. »
Dans la prochaine Lettre, nous vous parlerons de la fragilité du zinc de Rheinmetall (Métaux Rhin] et de ses raisons économiques et politiques. Comme quoi tout se tient…
“In one combination or another, these three super-states [Oceania, Eurasia, Eastasia] are permanently at war, and have been so for the past twenty-five years. War, however is no longer the desperate, annihilating struggle that it was in the early decades of the twentieth century. It is a warfare of limited aims between combatants who are unable to destroy one another, have no material cause for fighting and are not divided by any genuine ideological difference. This is not to say that either the conduct of war, or the prevailing attitude towards it, has become less bloodthirsty or more chivalrous. On the contrary, war hysteria is continuous and universal in all countries…”
“To understand the nature of the present war – … – one must realise in the first place that it is impossible for it to be decisive.”
“… and the object of waging a war is always to be in a better position in which to wage another war. (…) The citizen of Oceania is not allowed to know anything of the tenets of the other two philosophies, but he is taught to execrate them as barbarous outrages upon morality and common sense. Actually the three philosophies are barely distinguishable, and the social systems which they support are not distinguishable at all. Everywhere there is the same pyramidal structure, the same worship of a semi-divine leader, the same economy existing by and for continuous warfare. (…) it is necessary that the war should continue everlastingly and without victory.”
“When war is continuous there is no such thing as military necessity.
(…) Cut off from contact with the outer world, and with the past, the citizen of Oceania is like a man in interstellar space, who has no way of knowing which direction is up and which is down.”
“The war, if we judge it by the standards of previous wars, is merely an imposture. (…) It eats up the surplus of consumable goods, and it helps to preserve the special mental atmosphere that a hierarchical society needs. War, it will be seen, is now a purely internal affair.”
George Orwell, 1984
Lo and behold, in March 2026 about eighty percent of our visitors are from Asia (China, Singapore…). 10% from North America. 5% from France, 2% from Germany. 1% from Sweden, Poland, the Netherlands. Interesting shift, compared to what it was in 2024 and 2025.
The historical hinge between the continents, Palestine-Israel, has been cruelly battered from the end of 2024 till the end of 2025. The whole gate frame is now burning, from Lebanon again to Iran. There are rising concerns about the prices of oil all over.
Oil prices ‘could breach $100 a barrel within days’ amid supply disruption from Iran war It already means crucial rising fuel prices and higher transportation fees for millions. They now are above. World economy is at grave risk, has warned the UN chief.
Sadly, this is all trivial, compared to the death of 165 schoolgirls and the maiming of dozens under bombing in a primary school in Southerneast Iran, on the last day of February 2026. Nobody outside their families will know or remember their names. They’ve been turned into fractions of abstract numbers.
adresse postalepour tout envoi : Lignière, 51310, Joiselle
Lettre de Liaison 142
11 novembre 2025
Son concert du 9 novembre au Palais des Sports de Paris, Hugues Aufray l’a commencé en évoquant ses rapports avec des prix Nobel, les professeurs Monod (Médecine, 1965, avec François Jacob et André Lwoff) et Charpak (Physique, 1992 – rescapé de Dachau, lieutenant des Forces Françaises de l’Intérieur). Jacques Monod, pour lui avoir dit que les voyages dans la lune, c’est bien beau, mais le vrai travail pour nous, l’espèce humaine, se fait dans les laboratoires, sans fanfare.
Charpak, pour lui avoir entrouvert les portes de l’intrication quantique. On oublie cela, les premiers prix Nobel français, scientifiques. 1965, trois ans après huit ans de guerre en Algérie, si proche. On ne sait rien de l’intrication, l’enchevêtrement quantique, et il faut que ce soit un auteur compositeur qui en dise quelques mots, devant quatre mille spectateurs ! Cet enchevêtrement ? celui de deux particules, ou groupes de particules, qui forment un système interdépendant, d’états quantiques dépendant l’un de l’autre, quelle que soit la distance qui les sépare. Pas mal trouvé, non, comme introduction à trois heures de partage scène-public. Vous trouverez, dans Wikipedia ou ailleurs, ce qu’est la mécanique quantique – je retiens juste qu’elle est non déterministe…
Commentaire d’une spectatrice qui n’avait jamais assisté à un de ces concerts : « ça redonne du baume au cœur, quelqu’un qui est beau à regarder, beau à écouter, qui a de l’humour, lucide, » et qui est « à 96 ans, le même homme, intact, qu’il était en 1964-1966 ».
Alors, oui, n’hésitez pas : partout où il se produira, ne manquez pas d’y aller. C’est bien le même qui était avec Martin Luther King, dans ce même Palais des Sports, en mars 1966, pour un concert contre le racisme, pour y chanter Les crayons de couleur.
C’est bien le même qui découvre Bob Dylan alors inconnu, à New York, en 1961, pour traduire par suite ses textes et introduire sa pensée, sa musique, en France. Semper Fidelis, devise de Saint-Malo : Toujours Fidèle. Intemporel.
Alors, voilà : il vaudrait mieux bien faire attention à se dégager du temporel, de tout ce qui nous enfonce dans le marécage au jour le jour de « l’actuel », des actualités, telles qu’elles nous sont inoculées.
La guerre est finie, à Gaza ?
Dans ce cas, pourquoi plus de quinze cents immeubles ont-ils été rasés par l’armée israélienne, depuis le 10 octobre 2025 ?
Pourquoi deux cent cinquante Palestiniens ont-ils été abattus en un mois ?
La guerre est finie, si vous le voulez, avertissaient John Lennon, le Beatles assassiné, et Yoko Ono, sur les murs de New York, en 1969 (cf. notre dernière Lettre de Liaison, du 21 octobre). War is over, if you want it. C’est-à-dire qu’elle ne dure qu’avec votre consentement, votre accord.
Et il ne s’agit pas (que) de la vieille, longue guerre des Hébreux et des Philistins. Où que l’on se tourne, on trouve le conflit, l’exclusion, le jugement sans appel, la non-prise en compte de l’Autre. Le refus, en somme, d’entendre, d’écouter, de chercher à comprendre. Et encore plus, de mettre des actes en accord avec des paroles, des pensées.
Ajoutez la fausseté, l’hypocrisie ordinaire, la fuite des responsabilités, le défaussement.
Avec, en toile de fond, le découragement permanent, le renoncement, un égocentrisme amer et frileux, qui ressasse ses défaites subies, et la vanité de toute alternative.
Vous voyez bien qu’il ne s’agit pas encore de Gaza.
Une fois admis que la guerre d’annihilation menée là-bas d’octobre 2023 à maintenant n’a été possible qu’avec le consentement général, la passivité des personnes de tous pays et de leurs représentants.
Il est bien facile de critiquer Trump, Netanyahou, Macron & co, mais c’est oublier qu’ils ont été élus, avec une majorité de voix, au cours d’élections régulières, répétées. Relire La Boétie, son Discours de la servitude volontaire (au programme du Bac, en France, en 2026).
Où le bât risque de blesser : tous ceux, ici, qui ont voté « Macron » en 2022 ont voté pour la guerre contre les Russes, poussant plus loin les pires limites de la « guerre froide » (1947-1991). En connaissance de causes ? Que diront-ils lorsque cette guerre s’arrêtera, comme elles s’arrêtent toutes, faute de combattants, ou de profits suffisants ? Après combien de morts ?
Oser voir les choses en face : les guerres qui nous affectent le plus depuis 2022, 2023, ne se font qu’avec le soutien passif, la volonté opaque et profonde des millions (d’Américains, de Français, d’Israéliens…) qui les tolèrent, les approuvent, les justifient malgré eux, à longueur de temps.
Sortir du train-train quotidien, à la surface des ragots, des rumeurs, du papotage.
Reprendre de la profondeur de champ.
« Quel glas sonne pour ceux qui meurent comme du bétail ? » Wilfred Owen, poète anglais, tué le 4 novembre 1918 à Ors, dans le Nord, avec ses camarades du Second Manchesters, par les Allemands sur l’autre rive du canal. Une semaine avant l’armistice. L’un seulement des 885.000 Anglais et des deux millions d’Allemands massacrés dans cette boucherie industrielle de la Première Guerre Mondiale. Des Français ? un million quatre cent mille. Des Russes ? un million huit cent mille.
Voilà d’où nous venons. Près de dix millions d’hommes de troupe tués entre 1914 et 1918. Neuf millions de civils. Plus de vingt et un millions de soldats estropiés, mutilés, amputés. Ceux-là sont morts, se sont fait estropier à vie non tant « pour la France » ou « pour l’Allemagne » que pour les fabricants de canons Krupp et Schneider-Le Creusot.
A Ors, le 11 novembre 2025, ils étaient une centaine d’hommes, de femmes, et d’enfants, à se rassembler autour de la dernière demeure de Wilfred Owen, lieu de départ d’une première Marche pour la Paix. En raison, disent-ils, de « l’odeur de poudre qui flotte dans l’atmosphère actuelle » et d’une « menace qui plane comme dans les années 1930 » – que sait-on des pertes russes et ukrainiennes ? Les uns les évaluent à cent mille pour les Ukrainiens, trois fois plus pour les Russes.
Les marcheurs d’Ors se veulent « éveilleurs », « éducateurs de la conscience ». Ils ne sont pas seuls.
« Votre esprit tout entier est un brouillard que les Toltèques appellent un mitoté (…) dans lequel des milliers de personnes parlent en même temps, et personne ne comprend personne. » (Les Quatre Accords Toltèques).
Ces Lettres, comme autant de feux anti-brouillard, sachant combien le brouillard des mass media va continuer à s’épaissir tout autour de nous, « économie de guerre » oblige.
Si nous avions encore à préciser la partie qui est la nôtre, de Jérusalem et Naplouse à Strasbourg et Paris, ce serait en tant que sentinelles, veilleurs. Veilleurs bienveillants.
« Quand j’amène l’épée sur un pays, les gens de l’endroit choisissent l’un d’entre eux pour en faire une sentinelle. Si la sentinelle voit venir l’épée, il sonne la trompette pour donner l’alarme à la population. Si alors quelqu’un entend la sonnerie sans y prêter attention, et que l’épée vienne le faire périr, il est responsable de ce qui lui est arrivé : il a entendu la sonnerie de la trompette mais n’y a pas pris garde : il est responsable de ce qui lui advient. Mais celui qui aura tenu compte de l’alarme aura la vie sauve.» Ezéchiel, 33, 2-5.
Pour conclure, provisoirement, sur une note moins comminatoire, c’est une question d’intérêt personnel. D’équilibre interne, d’harmonie profonde de la personne. De cohérence. De renforcement dans la résilience.
Si mon but est bien, après Giono, de comprendre ce monde qui est là, dont je fais forcément partie, et de le goûter de mes sens, autant ne pas le trouver âcre, amer, abject.
L’espérance statistique de vie en France, pour les hommes, étant de 80 ans, un peu moins de 86 pour les femmes, nous proposons une autre lecture du possible, d’autres modèles.
Fauja Singh, champion de marathon à cent ans, tué par une auto à 114 ans. Ernst Jünger, officier durant les deux guerres mondiales, écrivain, entomologiste, mort en 1998 dans sa 103ème année, dans son sommeil. Stéphane Hessel, résistant, diplomate, disparu en 2013 dans sa 96ème année…
Durer dans ce monde ? Aller aux limites convenues, et au-delà ? Les yeux ouverts.
La révoltante violence, l’hallucinante cruauté méthodique de ce qui s’est passé à Gaza de la fin 2023 jusqu’à maintenant, vous aideront peut-être à relativiser vos soucis et priorités, dans cette société de facilités et de centres commerciaux qui regorgent de toutes choses.
Le massacre des innocents à si peu de distance d’Ashkelon, de Tel Aviv, a été suffisamment documenté.
« 60.000 personnes ont été tuées à Gaza. 18.500 étaient des enfants. Voici leurs noms. »
Le chiffre, depuis, est monté à plus de 69.000, en trois mois. On nous dit que la guerre est finie ?
Engagés auprès des vivants, des survivants, nous soutenons comme nous pouvons la famille Bilal – Massoud Bilal, cet universitaire deux fois déporté avec les siens entre octobre 2023 et septembre 2025. Aux dernières nouvelles (mardi 11 novembre), ils essayaient de rentrer chez eux, à Gaza City.
Voici ce qui reste de leur logement. Au premier étage de leur petit immeuble. Les étages supérieurs ont été plus lourdement dévastés. Nous avons vidé notre caisse pour eux (modique soutien de 400€). C’est peu, mais c’est une ligne de vie.
A ceux qui se poseraient la question légitime d’une parité : nos amis survivants israéliens et les réfugiés de Nir Oz, Kyriat Gat, ne manquent de rien. L’état hébreu pourvoit généreusement à leurs besoins, avec la diaspora. La reconstruction a bien commencé dans les kibboutz frontaliers saccagés par l’attaque du 7 octobre 2023.
Si vous pensez que cette situation, qui perdure à Gaza, est « normale » ou acceptable, faites-le nous savoir.
Nous n’avons pas changé de positions. Relire les dix principes de notre Manifeste 2001.
3. Le principe d’égalité.
C’est parce que tous les êtres humains sont égaux absolument que nous ne pouvons accepter aucun discours de discrimination. Ainsi, laisser des êtres humains croupir dans leur détresse, sous prétexte de fatalité ou d’impuissance, est le commencement même des systèmes d’extermination collective et de ségrégation. Nous n’acceptons aucune forme de séparatisme, d’apartheid, quelle qu’en soit la logique.
5. Le principe de défense des minorités, des opprimés.
L’oppression existe, sous de multiples masques, et nous la combattons, partout où elle déclenche son cortège de haines, de boycotts personnels, de refus du dialogue. Ce combat reste non-violent (…).
Vous laisser sur une note plutôt optimiste : la position française, concernant le Proche-Orient, est impeccable, et assez courageuse. Le Président français et son homologue palestinien ont annoncé, à Paris, ce 11 novembre, la création d’un Comité Conjoint franco-palestinien pour mettre au point la constitution de l’Etat palestinien. La France garde donc son cap sur la question, et marche devant, en Europe. C’est pour nous réconfortant.
Reste que, répétons-le : il nous reste une soixantaine d’euros en caisse. Nous n’attendons pas que votre encouragement de participation, nous avons aussi besoin de vos réactions, vos points-de-vue.
adresse postale pour tout envoi : Lignière, 51310, Joiselle
Lettre de Liaison 141
21 octobre 2025
Brèves d’Après Guerre
29 septembre 2025 : L’empereur-arbitre américain convoque à Washington le gouverneur élu de Jérusalem, et lui dicte sa volonté, sans équivoque – la guerre est finie, martèle-t-il. « Vous ne pouvez pas être en guerre contre le monde entier ! ».
Un éditorialiste connu d’un des principaux media israéliens en tire la leçon : « Voici comment les Américains ont transformé Israël en république bananière ».
Ce n’est plus un secret pour personne : Israël est placé sous tutelle.
10 octobre 2025 : Le cessez-le-feu est déclaré à Gaza. Après la mort de vingt mille enfants, vingt mille combattants palestiniens, 918 soldats israéliens en deux ans. Quarante-cinq mille autres enfants ont été mutilés, estropiés, amputés, d’octobre 2023 au 10 octobre 2025.
13 octobre 2025 : Sommet de la Paix, à grand spectacle, dans le sud du Sinaï. Douze premiers ministres, huit présidents, deux rois, y sont convoqués, en tant que figurants. Le trio américano-turco-égyptien conduit le bal, avec l’émir du Qatar.
A remarquer : aucune voix crédible à ce sommet, aucun Prix Nobel de la Paix. Etrangement, l’égyptienEl-Baradei (Paix, 2005), l’irakienAl-Shahristani, président de Pugwash (1995), l’iranienneShirin Ebadi (2003), la yéméniteTawakkol Karman (2011), la pakistanaiseMalala (2014), une délégation tunisienne du Quartet pour le Dialogue (2015), l’américaineJody Williams (1997), l’irakienne yezidi Nadia Murad (2018), Amnesty International (1977), Médecins Sans Frontières (1999), voire les doyens Mairead Maguire (1976), Adolfo Perez Esquivel (1980), Oscar Arias Sanchez (1987), le Dalaï Lama (1989), aucun de ceux-là ne fut convié au grand banquet pour la paix…
N’avaient-ils donc rien à dire à ce sujet ? Pas voix aux chapître.
De même que notre campagne pour mettre fin à la guerre à Gaza n’a pas encore eu accès aux mass media. Malgré l’engagement sans précédent de 44 lauréats de 19 pays. Qui peut dire le temps que prend une telle campagne pour atteindre son zénith ? Non qu’il soit « nécessaire d’espérer pour entreprendre » – notre précédente campagne Ouvrez les Portes, lancée en 2008, ne fut médiatisée et soutenue par Jean-Luc Godard, après Yasmina Khadra, Noam Chomsky, Michel Rocard, Amos Oz et David Grossman, les Nobel Jimmy Carter, Desmond Tutu, Roald Hoffmann, Jean-Marie Lehn, François Jacob, Toni Morrison, le Dalaï Lama, et soixante-dix autres, sans oublier 575 membres du Parlement Européen, qu’au printemps 2014…
Pour précision : cette campagne de 2025 n’a que huit mois, axée sur sept demandes :
arrêter toutes les opérations militaires à Gaza ;
permettre à tous les otages, les réfugiés « déplacés », de rentrer chez eux ;
rompre le cycle sans fin du talion ;
pousser l’engagement européen à se concrétiser (EUBAM à Rafah, et au-delà) ;
remédier immédiatement à la condition insoutenable des civils ;
permettre la reconstruction durable de Gaza…
… au sein d’un Etat palestinien pacifique, démilitarisé.
Sur ces sept points, trois ont été appliqués à partir du 10 octobre. Un quatrième (l’engagement de l’Union Européenne) devait reprendre effet le 15 octobre : la réouverture du Passage de Rafah vers l’Egypte, dans les deux sens, sous contrôle des agents allemands, italiens, espagnols, français de la Mission d’Assistance Frontalière de l’Union Européenne (EUBAM Rafah, créée en 2005 ! fermée en 2007, rouverte en janvier 2025, au premier cessez-le-feu, puis refermée à la mi-mars, lorsque Israël a rompu ce cessez-le-feu de deux mois).
Les trois points restant : rompre le cycle sans fin du talion, permettre la reconstruction durable de Gaza, au sein d’un Etat palestinien pacifique, démilitarisé, sont inscrits au programme du Plan Global pour mettre fin à la guerre à Gaza, en 20 points, publié le 29 septembre 2025.
Soyons clairs : ce Plan « américain » (en fait mis en œuvre collectivement, avec les Jordaniens, les Egyptiens, et d’autres acteurs de premier plan du Moyen-Orient) est excellent en tous points – quoi qu’il pèche par manque de détails (pouvait-il en être autrement ?).
A dater du 12 octobre, les 44 Nobel signataires de notre Appel de Jérusalem et Naplouse, pour mettre fin à la guerre à Gaza, ont maintenu leur engagement, incluant le soutien au Plan Global en 20 points. C’est d’autant plus remarquable que 82 lauréats américains avaient pris position pour la candidate démocrate aux élections d’octobre 2024, et 77 d’entre eux, en décembre 24, ont cosigné une lettre virulente aux sénateurs, attaquant la décision présidentielle de nommer à la Santé Robert Kennedy Jr (fils du ministre Robert Kennedy, assassiné en 1968, neveu de JFK).
Ce n’est un secret pour personne que ce président est sans doute le plus controversé, chez lui comme en Europe. Le Plan Global de paix qui lui est attribué (partiellement à tort) n’en est pas moins ce dont Palestiniens et Israéliens ont besoin, et toute la région, pour en finir avec le bain de sang que l’on traverse depuis deux ans. Il est permis de penser que tous, en fait, ont grand intérêt à ce que les armes se taisent : Gaza est dévastée à 90%, champ de ruines apocalyptique ; les réservistes israéliens sont à bout de souffle ; tous les voisins (Egypte, Jordanie, Arabie saoudite, Syrie, Iraq…) sont ligués pour la survie des habitants de Gaza. Dans cette histoire horrifiante, il n’y a que des perdants, à des degrés divers. Cette guerre ne pouvait pas durer davantage, économiquement, humainement.
Plus inquiétant, vu d’ici : cette guerre à outrance, d’annihilation, a clivé, polarisé les opinions comme jamais. Tout ce qui se dit « de droite radicale » (nationaliste) s’est identifié à l’extrême-droite israélienne, par réflexe anti-islamique viscéral. Pour eux, il n’y a pas de bons Zarabes. Ils souhaitent, obscurément ou pas, l’extermination du plus grand nombre – il s’agit de les « mater ». A l’autre pôle, toute une génération (nés à la fin du vingtième siècle, au début de celui-ci) voit, révoltée, ce qui saute aux yeux : une armée surpuissante, équipée de près de 2.000 chars de soixante tonnes, de douzaines de bulldozers Caterpillar, avec plus de trois cents avions de combat américains, des drones de surveillance ou tueurs par dizaines, plus de cent soixante hélicoptères de combat américains, et toute une flotte de corvettes, de vedettes, de patrouilleurs, de sous-marins allemands, a ravagé sans nécessité l’étroit territoire d’un peuple pratiquement sans défense, quinze fois plus pauvre (source CIA world factbook) – d’où cette rage sur les campus d’Europe et des Etats-Unis, qui peut parfois virer à un antisémitisme aveuglément violent.
La simplification caricaturale des problèmes nous conduit droit à une déshumanisation rampante, qui ronge en profondeur tous les rapports humains préexistants. Les amalgames prolifèrent. Avec leurs sources de bêtise, d’ignorance, et de haine.
On est jugé, à bout portant, pour ce que l’on paraît être : « arabe », « juif », « sioniste », ou autre…
Les discours de guerre occupent tout l’espace possible, comme un gaz toxique dans l’atmosphère.
On lira avec intérêt, si on lit l’anglais, les enquêtes d’un journaliste israélien, Hagaï Amit, parues en juillet 2025 et le 18 octobre : « Ce que signifie le cessez-le-feu pour les Israéliens qui ont gagné leur vie avec la guerre à Gaza ». « ‘Je l’ai fait pour l’argent, puis par vengeance’ : les Israéliens qui tirent profit de raser les bâtiments à Gaza ». Encore n’aborde-t-il pas la question du profit lié aux ventes d’armes.
Saint-on que Israël, minuscule nation, est passée de la 9ème position au plan mondial, en ventes d’armes, à la 8ème, grâce à la guerre à Gaza ? Comme le petit Hexagone français est parvenu au 2ème rang mondial depuis 2022, grâce à « l’Ukraine ».
Donald Trump peut bien tempêter, et jurer tout ce qu’il sait, contre le gouverneur de Kiev, lui jeter ses cartes d’état-major à la figure (leur dernière rencontre d’octobre à Washington), parviendra-t-il à l’emporter sur ceux qui ont intérêt aux guerres, qui en vivent : le complexe militaro-industriel (ainsi nommé par le Président Eisenhower, dans son discours d’adieu de 1961) ? Eisenhower, pourtant commandant en chef des forces américaines contre le Reich, de 1942 à 1945, puis commandant suprême des forces alliées en Europe de 1951 à 1952. Les hommes de guerre du plus haut rang ne sont jamais si convaincants que lorsqu’ils parlent en pleine conscience…
Et nous, là-dedans ?
Dans le sillage de Stéphane et Christiane Hessel (disparus en 2013, et en décembre 2024), et surtout dans notre logique propre, au nom du simple bon sens (dont on sait, depuis Descartes, qu’il est « la chose du monde la mieux partagée » !), nous poursuivons notre campagne pour renvoyer les machines de guerre dans leurs hangars. Ne pas accorder foi aux propagandes multiples qui voudraient nous enrôler, nous prendre dans leurs filets, à tout bout de champ. Persister à penser par soi-même, « apprendre à distinguer le vrai d’avec le faux, pour voir clair en mes actions… » -« … et marcher avec assurance en cette vie. » dit-il (Discours de la méthode, Première Partie, p.6).
Récupérer nos vies. Nos libertés quotidiennes. Attaquées si lourdement depuis octobre 2023.
Seulement voilà. Ce n’est pas abstrait, tout ça.
Il y a des gens, là-bas / si proches, qui vivent dans les ruines. Ecoutez, le dernier message, reçu de Deir al-Balah, à Gaza, le 17 octobre : « Nous sommes toujours déplacés, à vivre les ramifications de l’après-guerre. L’ennemi mauvais a bel et bien frappé notre tour à Gaza, encore, et détruit la plupart des étages, surtout ceux d’en haut. Mon appartement est gravement endommagé, mais j’espère pouvoir y retourner et rester avec ma famille dans une ou deux pièces. Les routes sont toujours bloquées à cause de la quantité de décombres. Il n’y a pas d’eau non plus. »
Je vous ai déjà parlé de cette famille Bilal. Lui, Massoud, a soixante ans. Professeur d’université, qui enseignait la littérature anglaise du dix-neuvième siècle, il n’a perçu aucun salaire depuis l’été 2023. Vivent avec lui son épouse, leurs trois fils entre 22 et 31 ans, leur fille de 26 ans, licenciée d’anglais et en sciences de l’éducation.
Inutile de vous dire qu’ils n’ont rien à voir avec une idéologie islamiste ou djihadiste. Sont-ils une exception ? Pour avoir travaillé six ans à Gaza, je peux répondre clairement : Non. Les gens de Gaza sont comme ceux d’autres villes d’Orient. Les Parisiens qui applaudissaient le maréchal Pétain Place de l’Hôtel de Ville le 26 avril 1944 étaient-ils pétainistes ? Ceux qui acclamaient le général de Gaulle sur la même place, quatre mois plus tard, le 25 août 1944, étaient-ils gaullistes ? Ainsi des gens de Gaza. Lisez ce qu’en disait Stéphane Hessel, qui s’est rendu six fois à Gaza, de 2002 à 2009 :
« Plus encore que les destructions matérielles [opération « Plomb Durci » de 2008], c’est le comportement des Gazaouis, leur patriotisme, leur amour de la mer et des plages, leur constante préoccupation du bien-être de leurs enfants, innombrables et rieurs, qui hantent notre mémoire. »
Le but de « Plomb Durci » (comme des opérations antérieures et ultérieures) ? Mettre fin aux tirs de roquettes incessants depuis Gaza vers Israël. 2025 : « une bonne fois pour toutes ». Se reporter à la « chronologie du terrorisme palestinien » à partir des Accords d’Oslo en septembre 1993 : première voiture piégée le 4 octobre, 29 blessés ; deuxième voiture piégée, avril 1994, 8 morts ; une semaine plus tard, bombe dans un bus, 5 morts ; revendiqués par le Hamas. Etc, etc.
Alors, nous, là-dedans ? Nous n’avons pas de bons points à distribuer, ni de mauvais. Pas de leçons à donner à qui que ce soit. Depuis le début 2024, nous avons lancé des campagnes successives pour appeler à l’arrêt des tueries. En 2024, seuls quatre Prix Nobel y participaient. L’été 2025, ils sont 44.
Concrètement, pour les esprits concrets : nous avons décidé de soutenir la famille Bilal, tant qu’ils sont sans ressources. En 2024, nous l’avons fait à hauteur de 1.340 € de nos petites Messageries, puis de 2.160 € de dons privés. En 2025, à hauteur de trois mille euros à ce jour, de dons privés uniquement, notre trésorerie associative ne nous ayant pas permis de faire face.
L’argent-nerf-de-la-guerre ? On en connaît le cycle : nous payons des impôts, lesquels servent à financer aussi le budget de la Défense (le Président américain a eu l’outrecuidance, diront certains, la provocante fantaisie de renommer le Ministère de la Défense, Ministère de la Guerre – sans doute n’a-t-il pas lu 1984, où tous les sigles sont inversés ?). Donc, avec ces budgets de guerre, les gouvernants achètent de beaux canons, des kyrielles de missiles, qu’ils envoient sur les « théâtres d’opération » choisis. Ces armements sont parfois donnés, parfois vendus, à des conditions particulières. En somme, c’est le contribuable qui finance l’effort de guerre, que ce soit « contre les Russes » ou contre les Javanais. CQFGT. Ce Qu’il Faut Garder en Tête. Les grands bénéficiaires, toujours, ce sont les firmes productrices d’armes, que nous ne nommerons pas ici – mais vous trouvez une excellente analyse chiffrée du problème, grâce au SIPRI, l’Institut International de Recherche sur la Paix, de Stockholm. La liste des 100 sociétés exportatrices d’armes au monde.
Est-il bien utile de signaler que, sur les 20 premières, 9 sont américaines, 6 chinoises, 1 seule russe ?
Et sur 100, 43 sont américaines, 9 chinoises, 5 françaises, 3 israéliennes, 2 russes…
Comme il est dommage que, à notre connaissance, pas un seul Prix Nobel d’Economie ne se soit penché sur cette intéressante floraison.
L’argent-nerf-de-la-paix ? Nous concernant, les chiffres donnent à penser. Nous tournons, annuellement, sur un budget de deux à trois mille euros au mieux, pour les frais de voyage prioritairement (de l’ordre de 500 € à un petit millier d’euros pour une dizaine de jours, selon le prix des billets d’avion, qui varie du simple au double, en fonction des événements – tir de missile du Yémen, paniques collectives, guerre avec l’Iran, etc.) En neuf mois, nous avons reçu un peu moins de mille euros de nos amis et sympathisants (dont un don généreux d’un ami Nobel américain, scientifique). Nous n’avons jamais rien demandé aux Nobel, autre que leur soutien à nos campagnes. Par respect pour leur libre arbitre. Par crainte aussi d’importuner, de solliciter.
Ils ne savent pas que nous sommes exclusivement bénévoles, que nos moyens matériels sont modestes. Nos frais de voyage pour 2025 : 1.400 euros pour deux missions. Nous sommes au-dessus de la ligne de flottaison grâce au reliquat de l’an passé.
Cette guerre de deux ans nous fatigue tous, nous draine. Guerre au nord, pour le seul profit des marchands d’armes, guerre au sud, du Soudan à l’Iran, en passant par Gaza, la Syrie, le Yémen. Toujours pour le profit de quelques uns, contre les peuples, les personnes. La première victime d’un état de guerre étant la transparence, la vérité, nous sommes sursaturés de fausses nouvelles, de rumeurs alarmistes, de mensonges éhontés, colportés par les mass media, les réseaux.
Notre travail, face à cet insidieux confinement généralisé, qui produit des êtres unidimensionnels à la chaîne, sur le modèle Travail-Famille-Série, c’est de nous délivrer peu à peu de beaucoup d’erreurs… se défaire de toutes les opinions reçues… tâcher à réformer nos propres pensées… Recréer du lien, de la confiance, du sens. Rester humains, solidaires, les yeux ouverts.
Que nos actes les plus simples soient en accord avec nos pensées. Et courage.