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Lettre de Liaison 144
1er mars 2026
Contre la gendarmerie planétaire
On se souvient de Claude Lanzmann, né en 1925. Entré dans les maquis d’Auvergne à dix-huit ans, membre des FFI d’Auvergne en 1944, pour empêcher ou retarder la remontée de troupes allemandes vers la Normandie. Frère du parolier Jacques Lanzmann, ami de Michel Tournier, amant de Simone de Beauvoir, il lui succède à la direction des Temps Modernes à son décès en 1986. On garde de lui surtout son inscription au registre de la Mémoire du monde de l’UNESCO, pour sa longue enquête sur les conditions exactes du transport et de l’extermination des Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. Une enquête de sept ans, de 1974 à 1981, 350 heures filmées d’entretiens avec les acteurs historiques et les témoins, synthétisées en dix heures du film Shoah, sorti en 1985.

Paradoxe, de rendre ce bref hommage au principal architecte de la mémoire de l’holocauste des Juifs, si peu de temps après l’interminable guerre d’annihilation des Palestiniens de Gaza ? Lanzmann est mort en 2018. Comment aurait-il réagi à la dévastation de Gaza, de la fin 2023 à 2025 ? Sa voix nous a manqué alors.
Ce que l’on sait, c’est son opposition radicale à ce qu’il a défini comme « la gendarmerie planétaire », en avril 2011, durant les bombardements français et « alliés », anglo-américains, sur la Libye. « J’ai toujours été hostile à ce type d’intervention de la gendarmerie planétaire ».
Dès 1991, il prenait position contre la guerre du Golfe. En 2003, il dénonçait la fabrication du mythe d’ « armes de destruction massive » en Irak, et s’opposait à cette nouvelle guerre de marque impériale.
« En 1991 et 2003, quand les missiles Tomahawk s’abattaient sur Bagdad, j’étais – et c’est l’absolue vérité – déjà viscéralement révulsé par ce spectacle diffusé en boucle sur les télévisions du monde entier. De même, j’ai très mal vécu le bombardement de Belgrade et ceux du Kosovo [1999]. »
« Ce que je n’ai pu supporter, c’est l’hypocrisie du langage, la litote, ce terme de ‘frappe’ répété à l’envi. La ‘frappe’, c’est la fessée, donc l’infantilisation de la politique. »
« Nous sommes en présence d’une technologie kamikaze, mais dans le camp des frappeurs ne périt que la ferraille. (…) C’est surtout la légèreté avec laquelle on prend son parti des dévastations et des changements extrêmes entraînés par la guerre, qu’elle soit nommée ou innommée, qui m’apparaît scandaleuse. » 23 avril 2011, Marianne
Nous n’avons besoin de personne pour nous sentir horrifiés par la folie dévastatrice du « Complexe Militaro-Industriel » (Eisenhower, janvier 1961). Ce qui nous manque, trop souvent, c’est une généalogie de tout ce chaos : 1991… 1999… 2003… 2011…2026…
De Bagdad à Belgrade, et Bagdad encore, puis Tripoli, Damas, maintenant Téhéran…

Chercher à comprendre ?
Winston commença à lire :
« La division du monde en trois grand Etats principaux… l’Eurasie, l’Océanie, et l’Estasie…
Groupés d’une façon ou d’une autre, ces trois super-Etats sont en guerre d’une façon permanente depuis vingt-cinq ans. La guerre, cependant, n’est plus la lutte désespérée jusqu’à l’anéantissement, comme dans les premières décennies du vingtième siècle. C’est une lutte dont les objectifs sont limités, entre combattants incapables de se détruire l’un l’autre, qui […] ne sont divisés par aucune différence idéologique véritable. Cela ne veut pas dire que la conduite de la guerre […] soit moins sanguinaire…
Au contraire, l’hystérie guerrière est continue et universelle dans tous les pays, et le viol, le pillage, le meurtre d’enfants, la mise en esclavage des populations […] sont considérés comme normaux.
Pour comprendre la nature de la présente guerre, car en dépit des regroupements qui se succèdent à peu d’intervalle, c’est toujours la même guerre, on doit d’abord se rendre compte qu’il est impossible qu’elle soit décisive. Aucun des trois super-Etats ne pourrait être définitivement conquis, même par les deux autres réunis.
[…] Les habitants de ces pays […] sont employés, comme une quantité donnée de charbon ou d’huile, à produire plus d’armes, à s’emparer de plus de territoires et à posséder une plus grande puissance de main-d’œuvre pour produire plus d’armes, […] et ainsi de suite indéfiniment.
L’objectif de toute guerre déclenchée, c’est toujours d’être en meilleure position pour livrer une autre guerre. […] Le but primordial de la guerre moderne […étant] de consommer entièrement les produits de la machine sans élever le niveau de vie. »
On saute quelques pages.
« La recherche de nouvelles armes se poursuit sans cesse.[…] et aucun des trois super-Etats ne gagne jamais sur les autres un avantage significatif. […] Aucun des trois super-Etats ne tente jamais de manoeuvre qui implique le risque d’une défaite sérieuse. »
« On ne permet pas au citoyen d’Océanie de savoir quoi que ce soit des codes des deux autres philosophies, mais on lui enseigne à les exécrer et à les considérer comme des outrages barbares en termes de morale et de sens commun. En vérité, les trois philosophies se distinguent à peine l’une de l’autre, et les systèmes sociaux qu’elles supportent ne se distinguent pas du tout les uns des autres.
Il y a partout la même structure pyramidale, le même culte d’un dirigeant semi-divin, le même système économique existant par et pour une guerre continuelle. »
« Comme d’habitude, les groupes dirigeants des trois puissances […] savent aussi qu’il est nécessaire que la guerre continue indéfiniment et sans victoire. »
« Coupé de tout contact avec le monde extérieur et avec le passé, le citoyen d’Océanie est comme un homme des espaces interstellaires qui n’a aucun moyen de savoir dans quelle direction est le haut et où peut être le bas. Les dirigeants d’un tel Etat sont absolus, plus que n’ont pu l’être les Pharaons ou les Césars.
[…] La guerre, quoi qu’irréelle n’est pas dépourvue de sens. Elle dévore le surplus des produits de consommation, et elle aide à préserver l’atmosphère mentale spéciale dont a besoin une société complètement hiérarchisée.
Comme on va le voir, la guerre est une affaire désormais purement intérieure.
[…] La guerre est menée par chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets et son objectif n’est pas de faire ou d’empêcher des conquêtes de territoires, mais de maintenir intacte la structure de la société. »

Refermer le livre, écrit au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, par le plus critique des observateurs britanniques, George Orwell, qui était parti en Espagne dès la fin 1936, pour « mettre les pieds dans le plat espagnol »…
Ces trois super-Etats… L’Océanie ? Mais voyons, les pays de l’OTAN, Traité de l’Atlantique Nord, et leurs associés…
L’Eurasie ? Ce serait la Russie, et ses alliés économiques, de l’Iran à l’Inde ?
L’Estasie ? La Chine, bien sûr, et ses partenaires, d’Asie en Afrique…
Alors oui, bien sûr, avant-hier « Saddam », et puis « Milosevic », hier « Gaddafi », et puis « Assad », « Poutine », et maintenant « Khamenei »… Demain : ?
Coupé de tout contact avec le monde extérieur, le citoyen d’Océanie ?
Voire. Nous avons tous accès, assez librement, à internet, aux bibliothèques, et à l’encyclopédie universelle en ligne, gratuite, consultable en tous points du monde, Wikipedia. L’information crédible, la compréhension rapide, sont là, à notre portée immédiate, constante. Il n’est que de chercher un peu. Sapere aude… Oser savoir…
L’essentiel n’est-il pas, toujours, de comprendre, à temps, d’y voir clair ?


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